" Mardi.

La préhistoire s'achève. Le mariage d'AOL et de Time Warner réalise la grande promesse numérique : l'accessibilité immédiate et universelle ; toutes les données offertes sans délai à tous les individus. Mais que reste-t-il du donné dans ces données ? Et qui a besoin de tout ? On dit de l'hypertexte qu'il nous libère de l'autoritaire auteur en permettant à chacun d'inventer son propre parcours. Mais ce pouvoir accru ne nous prive-t-il pas de la possibilité d'échapper à nous-mêmes en faisant confiance à quelqu'un ? On dit que l'interactivité transforme en partenaires du sens les spectateurs passifs que nous étions avant Internet ; mais cette promotion ne nous fait-elle pas oublier «la douceur de n'avoir rien à dire, le droit de n'avoir rien à dire» dont Deleuze rappelait subtilement qu'il est la condition pour que se forme «quelque chose de rare et de raréfié qui mériterait un peu d'être dit».
On affirme que les prophètes de malheur se sont trompés : loin de tuer l'écrit, l'écran lui a ouvert une nouvelle carrière. Mais n'est-ce pas l'écrit de l'écran qui porte le coup de grâce au livre ? On appelle technophobie le refus d'adhérer dans l'enthousiasme à la révolution informatique et de s'équiper en conséquence ; on se moque de ces humanistes, de ces idéalistes attardés qui condamnent la technique au nom de la supériorité de l'esprit sur la matière. Mais qu'y a-t-il aujourd'hui de plus spiritualiste, de plus idéaliste, de plus angélique même que la technique ? Ce que nous offrent, en effet, les nouvelles machines, c'est un monde sans résistance, un monde fluide, ductile, maniable, opérable et combinable à merci, bref, un monde dématérialisé. Le virtuel nous plonge dans un univers de non-choses et travaille à l'anéantissement des corps avec une efficacité beaucoup plus redoutable que la vieille métaphysique ridiculisée par les amoureux du troisième millénaire.
Marthe Robert cite dans la Tyrannie de l'imprimé cette phrase d'un rabbin du Talmud : ce qui importe le plus, c'est de transformer son miroir en une fenêtre sur la vie. Nous avons, pour notre part, transformé nos fenêtres en écrans et, de ces écrans, notre droit à la manipulation illimitée est en train de faire, inexorablement, des miroirs."

A.F.