par Bertrand Gauguet
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“L’art qui ne
communique pas n’est plus de l’art.”
(Pierre Restany)
| > Une Nouvelle Économie
de l’Art
Avec la domestication de l’ordinateur et l’avènement de l’Internet au début des années quatre-vingt-dix, c’est un véritable décentrement de l’art qui a été mis en oeuvre, un glissement des différents pôles artistiques, des pratiques et de la critique vers d’autres espaces et d’autres temporalités. En acquérant le don d’ubiquité présagé et révendiqué au début du XXe siècle par Paul Valéry1 et par certaines avant-gardes, l’art s’est articulé ces derniers temps autour de normes inédites comme la dématérialisation, la déterritorialisation ou la multiplicité. Tout comme les flux régulent à présent l’ensemble de nos sociétés via les autoroutes de l’information, l’art prend part à ce vaste phénomène éthique et esthétique en proposant d’autres modes opératoires. Si de telles ruptures régentent notre environnement, elles entraînent du même coup dans leur sillage de nouveaux comportements en matière de perception, de communication et de consommation. Aussi, faut-il s’interroger sur ce que les fonctionnalités du réseau apportent intrinsèquement non seulement à l’art, mais aussi au monde de l’art2, sur ce qu’elles remettent fermement en cause. Il ne faut pas voir seulement en Internet un outil
de communication (ou de commutation) supplémentaire, il faut en
revanche y percevoir l’élaboration d’un environnement informatique,
d’un milieu simulé que l’on s’accorde communément à
désigner par le terme cyberespace3
. En dehors des contingences de notre milieu naturel, et quel que
soit l’emplacement géographique ou temporel dans lequel on se trouve,
les réseaux offrent une possibilité immédiate de communiquer,
de transmettre et d’accéder à des bases de données.
Bien sûr, l’art joue maintenant de cette conjoncture, et face à
cette désorientation apparente, d’autres codes apparaissent, d’autres
réflexes prennent le relais et génèrent peu à
peu d’étonnants repères.4
> L’oeuvre d’Art Numérique S’inscrivant dans la logique de la simulation de l’objet (c’est-à-dire la virtualité), l’oeuvre d’art numérique présente plusieurs caractéristiques fondamentales et strictement spécifiques qui la positionnent dans une cohérence de l’écran sans précédent. Générée par du langage algorithmique, celle-ci présente alors des qualités structurelles comme l’accessibilité instantanée, la possibilité processuelle ou encore la préservation des dégradations organiques. A cela, vient s’ajouter toute une palette de modalités que sont le multimédia, l’hypermédia, l’interactivité, la virtualité ou encore la réticularité. Le statut d’une oeuvre numérique n’est pourtant pas systématiquement monolithique, il peut même être ambivalent, c’est-à-dire qu’il peut à la fois occuper une existence virtuelle sur la toile tout en ayant une existence actuelle dans le monde physique comme c’est par exemple le cas avec les oeuvres de téléprésence. La numérisation du signe nous entraîne dès lors dans une situation de polarité vis-à-vis de nos systèmes représentatifs: la représentation numérique vient se superposer à, et se télescoper avec la représentation analogique. > L’art en réseau Internet joue un rôle catalyseur du point de vue de la multidisciplinarité et de l’idée de collectif qui s’opèrent en ligne. Il témoignerait même d’un vif décloîsonnement au sein de chacunes des disciplines artistiques. Quelle que soit leur pratique, les plasticiens, cinéastes, vidéastes, photographes, écrivains, danseurs, musiciens etc... ont adopté de nouveaux protocoles de création avec le réseau depuis les débuts, aux alentours de 1993. Rejetant idéalement les classifications, les institutions et les circuits traditionnels, les artistes du réseau vont progressivement s’affirmer dans un champ esthétique pluriel, finalement assez éclaté, à l’image de cette multidisciplinarité qui les caractérise. C’est ainsi que, par delà les nationalités, les langues ou les préoccupations individuelles, de nombreuses communautés ou groupes d’artistes se sont peu à peu constitués. Ce culte de la différence et de la synergie a permis d’aboutir à une pluralité de thématiques (souvent traitées par le postmodernisme: technologie, identité sexuelle, mémoire, activisme, urbanisme, public-privé, homme-machine...) que l’on peut aujourd’hui discerner en naviguant d’un site à l’autre. Même si l’état d’esprit le plus récurrent semble être la remise en cause des systèmes de l’art (les artistes ne sont pas insensibles à la vague anarcho-libertaire du Net), il semble d’ors-et-déjà possible d’entrevoir, à leur corps défendant, différentes catégories plus ou moins bien délimitées: l’art informationnel, l’art participatoire (ou processuel), l’art interactif, l’art de la téléprésence, l’art hypermédia (ou récit multimédia non linéaire), l’art terroriste du détournement ou du parasitage (hacking), l’art activiste, l’art logiciel... La phase pionnière achevée, la communauté artistique travaillant en ligne questionne aujourd’hui l’environnement informationnel que constitue Internet. S’inscrivant dès lors dans la continuité de l’art télématique des années quatre-vingt, de Fluxus ou bien encore de l’art conceptuel, l’art en réseau revendique à son tour son attachement à scénographier non seulement les médias mais aussi l’information et ses différents flux, à formuler une critique visuelle ou conceptuelle de l’organisation du Web (en interrogeant par exemple les attributs d’élaboration et de délivrance de l’information, d’échanges ou de communication), à dénoncer certaines utilisations à des fins commerciales, industrielles ou politiques, à adopter des positions tranchées vis-à-vis des nouvelles technologies, ou encore, à façonner les codes visuels et sonores de cette nouvelle représentativité. Depuis maintenant deux ou trois ans, des institutions
commencent à organiser des expositions en ligne et certains musées
américains ont même amorcé un processus d’acquisitions
d’oeuvres et de sites pour élargir leurs collections.5
En France, des artistes comme Fred Forest ou Valery Grancher ont également
vendu des oeuvres à des particuliers, des galeries ou des fondations
d’art contemporain.6
Bien qu’étant encore confinés au stade embryonnaire, les
principes basiques d’un marché de l’art en réseau semblent
bien se mettre en place et se développer progressivement.7
> [...] J8~g#|\;Net. Art{-^s1 [...] L’art entretient sans doute depuis fort longtemps de solides connexions avérées ou non avec l’idée même du réseau. Les télécommunications numériques ont remis à jour tout un lot de vieilles utopies que les artistes, et d’autres d’ailleurs, se sont rapidement réappropriées. Explorant les possibilités rhizomatiques, discontinuelles, multimédia ou communicationnelles, l’art en réseau est vraisemblablement en train de dessiner les contours d’une cartographie nouvelle de l’art actuel et d’ouvrir parallèlement les voies d’une poétique des flux. C’est dans cette culture du temps réel si souvent décriée par Paul Virilio, que les artistes manient avec force le paradoxe, le détournement d’idées, interrogent et explorent de nouvelles formes de récit ou octroyent encore de nouvelles structures à l’image nomade. En ce sens, ces artistes occupent certainement les rôles de garde-fou d’une société prise de vitesse, d'une société encore désorientée par cette intense période mutationnelle qu'elle traverse.8 Rennes le 10 janvier 2000 |
| Site du Ministère de la culture | http://www.culture.fr |
| Encyclopédie des nouveaux médias | http://www.newmedia-arts.org/ |
| Adaweb | http://adaweb.com |
| Cicv | http://www.cicv.fr |
| ZKM | http://www.zkm.de/ |
| Ars Electronica Center | http://www.aec.at/ |
| médiathèque du Musée d'art contemporain de Montréal | http://media.macm.qc.ca/ |
| Exposition Entrée Libre, DAP - 1999. | http://www.culture.fr/entreelibre/ |
| Exposition Beyond, Canada - 1998. | http://www.archimuse.com/mw98/beyond_interface/ |
| David Blair, Waxweb - 1993-1998. | http://jefferson.village.virginia.edu/wax |
| Masaki Fujihata, Light on the Net, Japon - 1996. | http://light.softopia.pref.gifu.jp/ |
| Sensorium, Japon - 1996. | http://www.sensorium.org/ |
| Dirk Paesmans et Joan Heemskerk. Jodi.org, Bel. & All. - 1997. | http://www.jodi.org |
| Valery Grancher, Nomemory, France - 1997. | http://www.imaginet.fr/nomemory/ |
| Fred Forest, France - 1998. | http://www.fredforest.worldnet.net |
| etoy.corporation, Suisse - 1992-1999. | http://146.228.204.72:8080--a/index.htm |
| Maciej Wisniewski, Netomat, USA - 1999. | http://www.netomat.net |
1
“Les oeuvres acquerront une sorte d’ubiquité. Leur présence
immédiate ou leur restitution à toute époque obéiront
à notre appel. (...) Comme l’eau, comme le gaz, comme le courant
électrique viennent de loin dans nos demeures répondre à
nos besoins moyennant un effort quasi nul, ainsi serons-nous alimentés
d’images visuelles ou auditives, naissant ou s’évanouissant au moindre
geste, presque à un signe.” Paul Valéry, “La conquête
de l’ubiquité”, 1928, Pièces sur l’art, in Oeuvres complètes
- tome 2. Paris : Gallimard, Bibliothèque de la pléiade.
2
Les artistes, critiques, théoriciens, conservateurs, commissaires
d’exposition, publics, historiens, institutions muséales, collectionneurs
etc...
3
Néologisme inventé par l’écrivain de science-fiction
William Gibson dans son roman Neuromancien paru en 1983.
4
On peut désormais appliquer à l’art cet extrait de Pierre
Levy:
“Au
sein du réseau numérique en formation, on peut repérer
quatre pôles fonctionnels qui remplaceront bientôt les anciennes
distinctions fondées sur les supports (tel que la presse, l’édition,
l’enregistrement musical, la radio, le cinéma, la télévision,
le téléphone, etc.). Ces grandes fonctions sont :
-
la production ou la composition de données, de programmes ou de
représentations audio-visuelles.
-
la sélection, la réception et le retraitement des données,
des sons ou des images.
-
la transmission
-
les fonctions de stock.
Tous
ces pôles fonctionnent comme complexes d’interfaces.”
Extrait
de: Pierre Levy, Les technologies de l’intelligence - L’avenir de la
pensée à l’ère informatique. Paris : Éditions
La Découverte, 1990. Réédité en livre de poche,
collection “Points-sciences”, Paris : Seuil, 1993, p117.
5
Le célèbre site Ada Web qui figure parmi les sites pionniers
a été acheté (les archives complètes du site
ainsi qu’une dizaine de créations graphiques) par le Walker Art
Center de Minneapolis aux États-Unis, d’abord en 1997 puis plus
récemment.
6
Le 16 octobre 1996, Fred Forest vendait aux enchères le code d’accès
à Parcelle/réseau, une oeuvre virtuelle disponible
en ligne. En 1999, l’artiste Valéry Grancher vendait à son
tour pour 5000 $ Longitude 38 à la Fondation Cartier.
7
Au hasard des sites artistiques, il est possible de trouver mentionné
le prix de vente des oeuvres.
8
“Nous sommes en train de créer une culture dans laquelle l'«artiste»
devient un système complexe et largement distribué, dans
laquelle la connaissance et la perception tant humaines qu'artificielles
ont leur place; un art qui émerge d'une multiplicité d'interactions
dans un espace de données.”
Extrait
de: Roy Ascott, "Télénoïa", dans Louise Poissant (dir.)
Esthétique des arts médiatiques, Collection Esthétique,
tome 1, Sainte-Foy, Canada (Québec), Presses de l'Université
du Québec, 1995, p.363-383.